Interview exclusive de l’ambassadeur suisse auprès du Saint-Siège son Excellence Pierre-Yves Fux

Pierre-Yves Fux, un homme de contact qui a crée des liens pacifiés entre le Saint-Siège et la Suisse

 

Suisse: après un service de 5 ans, ponctué par une visite du Pape à Genève, Pierre-Yves Fux s’envole pour une autre mission diplomatique. 

Interview

Avant votre nomination comme ambassadeur de Suisse auprès du Saint-Siège, quelles étaient les relations diplomatiques de la Suisse avec le Pape ?

J’ai été nommé par le Conseil fédéral à la fin de 2013, année de l’élection du pape François, et mon mandat aura été marqué par ce pontificat à bien des égards exceptionnel, y compris pour la Suisse. Ce n’est qu’en 2004, après le dernier voyage de Jean-Paul II en Suisse, que nos relations diplomatiques sont devenues complètes, avec l’accréditation d’un ambassadeur. Mes deux prédécesseurs se rendaient à Rome un peu moins souvent que moi, mais ils traitaient des mêmes questions, allant du droit humanitaire à la situation de la Garde suisse, en passant par les grandes questions politiques et sociales.

Quelle est votre formation académique ? Vous êtes-vous préparé spécifiquement en vue d’embrasser la carrière diplomatique ?

Ma formation académique s’est achevée en 1995 au Vatican, avec un diplôme des Archives secrètes ! Avant cela, j’ai étudié les langues anciennes. Dans les jours précédant mon départ vers mon premier poste diplomatique, Tel-Aviv, j’ai soutenu ma thèse sur les poèmes consacrés aux martyrs par l’auteur latin Prudence. Avant de passer le concours du DFAE, j’avais aussi acquis un diplôme postgrade en histoire, à la Sorbonne, et un autre sur la métaphysique dans les contextes juif, islamique et chrétien. Tout cela semble loin des besoins d’un diplomate du 21esiècle… mais analyser et comprendre des systèmes de pensée et des enjeux éloignés dans le temps fut et reste un apprentissage très utile dans le travail diplomatique. Parmi d’autres vocations possibles, la diplomatie m’intéressait déjà quand j’avais 18 ans, mais je n’ai pas fait de plan de carrière ou d’études uniquement à cette fin. Et je continue à lire du latin presque chaque jour.

En étant nommé ambassadeur auprès du Saint-Siège quels étaient vos objectifs ?

Servir mon pays, en renforçant les relations séculaires entre la Papauté et les Confédérés, face aux enjeux du 21esiècle.

Les visites des hommes et des femmes politiques suisses auprès du Pape ont été presque des moments de grâce et de joie. Ils furent aussi très positivement médiatisés. Le Vatican semble devenu « a place to be », et même presque « people ». Quelles est votre recette ?

L’un des plus beaux aspects de la fonction d’un ambassadeur près le Saint-Siège est de procurer ces « moments de grâce et de joie », mais cela ne consiste évidemment pas qu’à présenter des demandes d’audience. La popularité du pape François crée une forte concurrence et le Vatican écarte les demandes purement opportunistes de type « people ». Pour que ces visites aient lieu, et pour qu’elles soient belles et fructueuses, il faut souvent expliquer le fonctionnement du Vatican aux futurs visiteurs, et expliquer la Suisse au Vatican. Certains responsables de la Curie et jusqu’au pape François lui-même ont parfois été impressionnés par telle ou telle qualité de nos élus et d’autres compatriotes : une fierté et une joie pour moi !

Votre service a été comme couronné par la visite du Pape François à Genève, puis par celle du Président de la Confédération M. Alain Berset à Rome. Votre travail en coulisse a compté ?

2018 est la première année où a pu avoir lieu une telle double visite au sommet entre la Suisse et le Saint-Siège. En y oeuvrant, j’espère avoir apporté une contribution utile pour préparer ces décisions et pour faire de ces rencontres un succès. Avec mes collègues au DFAE et avec mes interlocuteurs du Vatican, et bien d’autres encore, il y a chaque fois un important travail de préparation, allant de la formulation de textes et messages à des aspects incluant la logistique et la sécurité. Le contact avec les media, spécialisés ou non, fait partie de ce travail : il faut expliquer la signification et les enjeux de ces visites, qui ne se réduisent de loin pas au cérémonial, cependant lui aussi porteur de sens. Et pour que ces visites soient vraiment fructueuses, il faut un travail de suivi.

En 5 années le monde change très vite. Il semble que la lune de miel médiatique du Pape touche un peu à sa fin. François semble très populaire chez les non catholiques, dans les périphéries pour reprendre une expression, mais bien moins apprécié dans sa propre famille. Pour quelles raisons le Pape François est-il sous attaque ?

L’écrivain et journaliste suisse Arnaud Bédat analyse dans son livre « François seul contre tous » les motivations de ceux qui en veulent au pape François. Dès le début, certains ont craint ou rejeté son action ou son style. Avec le temps, ils ont été rejoints par ceux qui ont vu leur rêves déçus, y compris pour certains des espoirs de carrière. En cela et aussi sous l’angle de l’intérêt des media, un pontificat ne diffère pas d’un mandat politique ou autre ; mais le temps permet aussi à une œuvre de réforme de se consolider et de durer.

Si vous deviez garder trois souvenirs de votre travail romain ?

L’un des souvenirs les plus lumineux a été le dernier Noël, passé entre la Maison Sainte-Marthe et la Caserne de la Garde suisse. L’un des plus émus fut la succession des funérailles de deux Suisses du Vatican, devenus des amis : Mgr Stephan Stocker puis le cardinal Georges Cottier. En plus des grandes visites politiques, celle de la Landwehr de Fribourg, avec son concert pour les sans-abris de Rome, restera gravée dans ma mémoire.

Vous poursuivez votre travail diplomatique. Quels sont les défis qui vous attendent ?

Depuis la fin du printemps, je suis ambassadeur en République de Chypre, ce qui comporte au moins trois défis. L’avenir des relations entre la Suisse et l’Union européenne se prépare et se joue aussi dans les capitales des Etats-membres. En outre, la Suisse a déjà accueilli des négociations destinées à mettre fin à des décennies de division et d’occupation à Chypre, qui n’ont pas encore abouti. Enfin, par sa situation géopolitique, Chypre est proche de plusieurs foyers de crise qui concernent aussi notre pays.

Vous allez écrire vos mémoires, un livre ? Avez-vous l’intention de transmettre cet héritage ?

Mon expérience pratique et mon analyse ont été consignées dans des rapports internes remis à mon successeur et à ce que nous appelons la « Centrale » : le DFAE et d’autres services fédéraux. Garder la mémoire institutionnelle est gage d’efficacité et de cohérence. Au cours de sa vie et spécialement d’un mandat près le Saint-Siège, un diplomate glane et récolte bien des souvenirs. Quelques-uns apparaissent dans un récit de voyage à pied que je viens de publier aux éditions Saint Léger, « Les Pas de saint Martin ». Je travaille à deux livres concernant Rome et le Vatican, mais il ne s’agira pas de mémoires : trop tôt ! Et la loyauté empêche de livrer tout ce qui vous a été confié.

Que peut-on vous souhaiter pour la suite de votre service ?

De vivre d’aussi belles rencontres qu’à Rome, et que les liens noués à Rome perdurent et se développent.

Certains parlent d’une seconde visite du Pape à Genève en 2019 ? Plausible ?

Des vaticanistes émettent cette hypothèse en pensant au centenaire du BIT en 2019 et aux voyages de Paul VI et de Jean-Paul II. L’intense visite bilatérale et œcuménique de François, le 21 juin dernier, ne laissait pas le temps d’une rencontre avec la Genève internationale. Je n’ai aucun doute sur l’intérêt du Saint-Siège pour les travaux du CICR, du Haut-Commissariat aux Réfugiés, du Conseil des droits de l’homme, du GIEC concernant le climat ou encore par exemple de l’OMC ou du CERN, voire outre-Versoix du Comité international olympique. Cela se traduira-t-il en une visite papale ? Quand ? Je n’ai pas la réponse à ces questions.

Propos recueillis par Catholic Voices Suisse

(source photos: @Pierre-Yves Fux (Facebook)

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